Dernière mise à jour de la section: 29 juin 2003

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De la revue SONO (été 1974)




Enfin.
Enfin, le (petit) monde du disque québécois connaît sa (petite) crise. Je n'écris pas ça dans un esprit méchant, vaguement sadique, mais non, pas du tout. Je dis, tout simplement: il était temps que notre industrie locale du disque, plus que florissante depuis quelques années, devenue même légèrement arrogante, passe par une période d'incertitude . . . J'entends par là- on ne sait plus trop, chez les producteurs de 45 et de 33 tours, chez les grands manitous de la rondelle de plastique, chez les "brain trusts" du "star system", ce qui "va vendre" ou ne vendra pas, ce qui est "commercial" ou ne l'est pas ... Autrefois - c'est-à-dire, il n'y a pas si longtemps - on le savait, bien sûr: une Mimi Hétu, une Renée Martel, c'était du cousu main, du garanti "gros vendeur", 40 000 exemplaires, peut-être plus, si on est bien chanceux, hein, de toute, façon, c'est bien ce que "le public" réclame, non? ...

Hé bien, aujourd'hui, on n'est plus sûr de rien. -Mimi Hétu, Renée Martel, Jacques Salvail, Michel Pilon, ces noms-là (je pourrais en citer des dizaines d'autres), ne sont plus forcément synonymes de succès, de "'grosses ventes". Pourquoi? Honnêtement, comment pourrait-on le dire avec certitude? Un 45- tours coûte maintenant plus d'un dollar, un 33-tours vaut bien autour de sept dollars . . . Alors, le public réfléchit un peu plus longuement avant d'acheter - il hésite, il soupèse. Il en veut pour son argent. Et c'est grâce à cette situation nouvelle, je crois, que nous avons maintenant droit à des disques plus richement produits, plus soigneusement travaillés, plus audacieusement de qualité; que nous avons l'occasion de faire des découvertes, de faire connaissance avec de jeunes artistes qu'on aurait volontiers laissés, dans le temps, sur les tablettes, dans le réfrigérateur - de peur qu'ils ne soient pas assez "commerciaux", pas assez "vendeurs" . . .

Parmi les têtes d'affiche de cette nouvelle vague '74, il faut compter, je pense, sur des auteurs-compositeurs-interprètes tels Gilles Valiquette, qui demeure, à mon avis, la "surprise" de la saison, sur le duo Jim Corcoran et Bertrand Gosselin, dont les chansons, douces ou aggressives, sont d'inspiration nettement nord-américaine (avec, en prime, une touche très "chansônnier québécois") . . . Mais il y en a aussi quelques autres, dont les disques, tout frais sortis des presses, viennent de nous parvenir.

FRANCOIS GUY (Barclay 80181). Il mène, depuis une bonne dizaine d'années, une sorte d'anticarrière bizarrement sympathique. On l'a toujours un peu plus vu qu'on ne l'a entendu. . . Il a fait partie du groupe "Les Sinners", puis du groupe "La Révolution française", puis de la version québécoise de la comédie musicale "Hair" ... Mais pendant tout ce temps, le véritable François Guy se cachait sans doute soigneusement, écrivant, pour son propre compte (il n'y a rien de plus frustrant, à la longue!) des chansons - paroles et musique - que Robert Charlebois a fini par entendre et qu'il a décidé de réunir - de produire - en 33-tours. Le résultat: surprenant. Agréablement. Une voix très flexible, parfois très "crapaude", parfois toute douce, une production impeccable, des mu- siciens en pleine forme (mais François Guy a beaucoup d'amis parmi eux . . . ), un "ton", une odeur déjà intéressante . . . Quant aux textes (certains sont en anglais), ils ne racontent pas des histoires bouleversantes, mais ils disent, de façon toute simple, avec cette sorte d'humour au second degré que possède la génération 25-30 ans des chansonniers québécois d'aujourd'hui, hui, la joie d'être avec celle que l'on aime, la joie d'être ensemble, d'être avec les copains, de lancer tous les da-ba-ba-da qu'on a envie de lancer, d'aller au bout de tous ses rêves . . . Même si l'influence, étrangement conjointe, de Charlebois et de . . . Pagliaro, se fait sentir chez François Guy, son 33-tours demeure quelque chose de très neuf. Et de très intéressant.

PRISCILLA (sous étiquette "Jaune"). Priscilla, c'est autre chose. A son tout premier disque, ce petit bout de femme - fort agréable à regarder, soit dit en passant - a su, déjà, dire les mots les plus vrais, les plus vécus, les plus directs, sans passer par toutes les pudeurs, tous les "fions-fions" qu'on s'attendrait, normalement, à retrouver sur un premier disque. Elle a - lâchons le cliché - la voix fraiche comme une nuit d'été, un léger vibrato à la Véronique Sanson, aussi de légers problèmes de diction (mais vétilles que tout cela!), des musiques douces ou rhytmées qui collent parfaitement à ses paroles . . . Ce qu'elle chante? Son coin de pays (le Lac Saint-Jean). La paix. L'amour. Elle le fait en de longs poèmes, pleins de mots tout ce qu'il y a de plus quotidiens - et dont il ne nous reste, une fois le disque terminé, que des sons bourrés, d'images, des odeurs, des souvenirs attendris. C'est peut-être, dans l'ensemble, un peu naïf, un peu "amateur" (mais dans le sens noble du mot) . . . J'ai beaucoup aimé ce premier microsillon. J'attends le deuxième avec impatience. Mais je peux, parier comme ça, tout de go, et je vous laisse volontiers ma chemise en guise de gage, qu'on va beaucoup entendre parler d'elle, cette année .

Cette "nouvelle vague" d'auteurs- compositeurs-interprètes, les Gilles Valiquette. François Guy, Priscilla, Jim Corcoran et Bertrand Gosselin (et il y en a d'autres à venir: le groupe "Robert Paquette", le groupe "Caramel mou" et il y a déjà, dans son petit coin bien à lui, avec ses images surréalistes et ses mots parfois un peu trop compliqués, Guy Trépanier) semble avoir momentanément chassé de l'actualité une catégorie d'artistes que le public des chansonniers choyait beaucoup, dans les années 60: les interprètes. Surtout féminines. Bien sûr, Diane Dufresne est toujours là, on peut même dire qu'elle y est plus que jamais, mais avec ses costumes délirants, ses textes agressifs, faits sur mesure, c'est un phénomène, une attraction de cirque, une exception . . .

D'autres parmi ses consoeurs, telles Renée Claude, ont perdu un peu de terrain, depuis environ deux ans . . Et ce serait éminemment dommage, je vous le dis tout de suite, que ces interprètes disparaissent à jamais de la scène québécoise. Renée Claude, pour une, n'a jamais été aussi en forme, aussi en possession de tous ses moyens - et puis, enfin, après quelques années de (belles) chansons commerciales, on, c'est- à-dire Luc Plamondon et Michel àr Robidoux et tous ses musiciens -lui fait chanter des choses qui ressemblent à sa maturité naissante: ce qu'on entend, sur le microsillon Barclay "Ce soir je fais l'amour avec toi", c'est une femme qui nage près de la quarantaine, qui chante son envie d'être heureuse ("Je veux vivre avec toi"), qui parle de ses hommes ("Un gars comme toi", "Ce soir, je fais l'amour avec toi"), qui lâche un cri d'alarme à toute l'humanité ("Ne tuons pas la beauté. du monde"), qui décrit si bien cette espèce de dépression nerveuse qui s'est emparée de chacun de nous, un jour ou l'autre ("Comme tous les matins"). C'est, finalement, un disque très tendre, tout en demi-teintes, un rien dépressif (il faut bien le dire!), musicalement très fort (on sent l'irrésistible influence du "Ville Emard Blues Band"), peut-être le premier "vrai" disque de Renée Claude . . . Il ne faudrait surtout pas qu'il passe inaperçu.

SONO - Eté 1974


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